Je mets ici en ligne, à l'intention des lecteurs qui n'ont pas lu ce livre, les quelques pages - datées de janvier et de mai 2004 - que je consacre, dans mon Sur cet instant fragile. Carnets janvier-août 2004, paru chez Fayard en octobre 2004, aux conversations que j'ai eues avec Pierre Bourdieu, au cours des derniers mois de sa vie, fin 2001, à propos du texte qu'il rédigeait alors (et qui a été publié deux ans après sa mort, sous le titre Esquisse pour une auto-analyse). Puisqu'une certaine Marie-Anne Lescourret (?), dans un ouvrage ridicule (il est bourré d'erreurs, de bévues et d'absurdités et, de surcroît, n'apporte strictement rien de neuf - voir mes commentaires ci-dessus), que les éditions Flammarion osent présenter comme une "Grande biographie" de Bourdieu, évoque de manière grossièrement erronée et sans avoir cherché à m'interroger sur ce point, un certain nombre de faits qui me concernent, je reproduis tels qu'ils ont été publiés il y a quatre ans, ces quelques extraits de mon journal, auxquels j'ajoute une brève note finale :
18 janvier :
C'est pour moi un moment d'intense émotion - et de grande tristesse : je viens de recevoir le petit livre posthume de Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, que me fait parvenir aussitôt que sorti des presses son fils aîné.
(J'avoue que je ne comprends pas très bien pourquoi les héritiers ont choisi de laisser passer tant de temps avant de le publier, alors qu'il y a bien longtemps qu'il aurait dû être mis à la disposition des lecteurs).
Ce texte, j'en ai discuté chaque page, chaque paragraphe avec Pierre Bourdieu au cours des derniers mois de sa vie, alors qu'il était en train de l'écrire. Je me souviens très bien de la première fois qu'il m'en parla : c'était pendant l'été 2001, il passait ses vacances dans les Pyrénées, moi dans le Lot. Nous nous téléphonions presque tous les jours. Il venait de mettre au point le texte de son cours au Collège de France, Science de la science et réflexivité, prononcé pendant l'hiver et le printemps précédents et qu'il souhaitait publier dès le mois d'octobre suivant. Cela avait constitué sa dernière année d'enseignement : Bourdieu avait eu 71 ans en mars 2001, et il avait donc atteint l'âge de la retraite. Il en consacra l'ultime séance à un thème qui lui était cher : la « réflexivité », c'est-à-dire la nécessité, dans les science sociales, d' « objectiver le sujet de l'objectivation ». D'où le titre de ce chapitre final de retour sur soi, refermant près de vingt ans d'un enseignement inauguré en 1982 : « Esquisse pour une auto-analyse ».
Aussitôt après avoir terminé la rédaction de ce cours sur la sociologie de la science, Pierre Bourdieu entreprit de développer ce dernier chapitre, qui consistait alors en une trentaine de pages, afin d'en faire un petit livre. Il m'expliqua la genèse de ce projet : Le Monde ayant relaté la dernière séance du Collège de France, son éditeur allemand crut que toute l'année avait porté sur cette réflexion de Bourdieu sur lui-même et sur son itinéraire, et annonça la traduction prochaine du volume sur la sociologie de la science en le décrivant comme une Esquisse pour une auto-analyse. Bourdieu songea d'abord à les détromper, puis se ravisa et, se prenant au jeu, se mit à écrire ce livre que Surhkamp avait annoncé par erreur. La couverture - rouge - de ce nouveau livre en cours d’écriture figura bientôt sur le site internet de Surhkamp, avec le titre Bourdieu Über Bourdieu (que Bourdieu avait accepté, puisqu'il devait paraître dans une collection qui compte par exemple un Elias Über Elias, etc.), et la sortie annoncée pour avril [2002].
Il y travailla de septembre à novembre (il était déjà malade, bien que ne sachant pas de quoi il souffrait : alors qu'il était encore à la campagne, dans le sud de la France, à la fin de l'été, il se plaignait de pénibles douleurs dans les reins, qu’il attribuait à un lumbago). C'est dans les derniers jours de novembre qu'il me fit parvenir ce texte, en me demandant, comme d'habitude, de lui faire part de toutes mes remarques, critiques, suggestions, objections... Depuis vingt-deux ans que nous nous connaissions, il me donnait à lire avant publication et souvent sous forme de manuscrits à peine ébauchés, tout ce qu'il écrivait ou presque. Entre 1993 et 1997, j'ai dû lire cinq ou six versions de ses Méditations pascaliennes, qui, au départ, ne se composaient que d'un texte dactylographié ne dépassant pas les 80 feuillets.
Dès que je l'eus reçue, je me mis à lire et annoter son Esquisse. Je la lui renvoyai peu après par courrier électronique avec de nombreuses remarques (j'ai gardé dans mon ordinateur cette version commentée). Quand il prit connaissance de ce courrier, il m'appela aussitôt et nous parlâmes longuement. Nous eûmes plusieurs autres conversations (mais Bourdieu était de plus en plus malade, déjà hospitalisé, et nos discussions, souvent interrompues par l'arrivée du médecin ou de l'infirmière, ne pouvaient pas reprendre facilement le soir ou le lendemain, comme nous en avions l'habitude).
Je lui avais signalé des erreurs factuelles, des dates qui me semblaient fausses ou bizarres... « Je vais vérifier ça », me répondait-il, à chaque doute dont je lui faisais part... Il corrigea en effet quelques erreurs évidentes, mais il me semble toujours que plusieurs de ses souvenirs malmènent quelque peu la chronologie. Deux passages, surtout, occupèrent nos conversations : celui sur Foucault, et celui sur son enfance et son adolescence.
La manière dont il parlait de Foucault m'avait semblé gênante. A dire vrai, le paragraphe lapidaire et injuste qu'il lui consacrait m'avait profondément déplu : « Je trouve que votre caractérisation de Foucault comme ‘’esthète'' sonne un peu homophobe », lui avais-je dit. Il m'avait répondu : « Ah ! Il faut absolument me dire ces choses-là ! ». Et puis, j'avais le sentiment qu'il aurait mieux valu qu'il insistât sur ce qui le rapprochait de Foucault (comme de Derrida), en termes de formation, de trajectoires personnelles et intellectuelles, de références théoriques, d'objets de recherche, de positions et même d'ethos politiques... au lieu de se laisser aller à exprimer son aigreur à leur égard, comme il le faisait si souvent dans les conversations privées ou dans des textes publiés, trahissant ainsi un rapport plus complexe et plus difficile qu'il ne voulait bien le dire, et en tout cas mal analysé, à la philosophie et aux philosophes.
Je lui rappelai alors l'article qu'il avait consacré à Foucault, à la mort de celui-ci, dans une revue italienne, et qui contenait nombre de remarques importantes sur leur proximité et leur distance, et qui était peut-être plus pertinent et plus exact que ce qu'il venait d'écrire. Il n'en avait pas gardé un souvenir très précis et me répondit qu'il lui faudrait le relire. Il y affirmait notamment (je cite ce texte dans sa version originale française, qu'il m'avait évidemment communiquée à l'époque) sa « proximité objective » avec Foucault. En effet, y écrivait-il, Foucault était « français, élève de l'Ecole normale dans les années 45, à l'acmé de l'existentialisme, agrégé de philosophie » et il devait « à cet enracinement historique ses points de départ, de référence, de rupture, ses repères, ses phares et ses phobies, tout ce qui contribue à constituer un projet intellectuel ». Bourdieu ajoutait alors, pour faire remarquer que cela ne constitue pas nécessairement un avantage pour comprendre et commenter l'œuvre : « A un écart temporel près, j'ai en commun avec lui toutes ces propriétés déterminantes et bien d'autres qui s'ensuivent, notamment dans la vision du monde intellectuel ». L'écart temporel étant que Bourdieu était né quatre ans après Foucault (1930 et 1926) et qu'il était entré à l'Ecole normale supérieure quelques années après lui (1950 et 1946). D'ailleurs, et cela me revient tout à coup, j'étais toujours obligé de lui rappeler que Foucault n'avait que 4 ans de plus que lui, car il croyait toujours que leur différence d'âge était beaucoup plus grande, parlant souvent des « dix années » qui les séparaient (il ne se percevait donc pas exactement comme un « contemporain » de Foucault).
Oui, nous parlâmes longuement de ces quelques lignes consacrées à Foucault dans la première version de son Esquisse. Et Bourdieu convint sans trop de difficultés qu'il lui fallait récrire cette page. Ce qu'il fit très rapidement : quelques jours plus tard, je pouvais lire la nouvelle version. Au téléphone, je ne lui cachai pas que, si elle me paraissait meilleure, elle était toujours insatisfaisante à mes yeux, et ce d'autant plus qu'il s'était contenté d'ajouter plusieurs paragraphes à celui qui existait déjà, mais qu'il avait conservé celui-ci quasiment intact, et sans enlever le mot « esthète ».
Que serait devenu ce passage sur Foucault, si Bourdieu avait eu le temps d'y réfléchir et de le récrire plus avant? Et que serait devenu ce livre dans son ensemble? Nul ne le sait. Mais pour comprendre le rapport de Bourdieu à Foucault, il ne faut pas se contenter des quelques paragraphes de cet opus posthumus. Il convient d'y ajouter les quelques textes qu'il lui consacra, tels les deux articles nécrologiques qu'il publia à sa mort - le jour même dans Le Monde, puis quelques temps après, dans L'Indice (cet article italien n'a, je crois, jamais été publié en français, et c'est dommage, car c'est un très beau texte) ; et ceux prononcés lors de colloques, l'un organisé par Rémi Lenoir en 1995 à l'occasion du 20ème anniversaire de la publication de Surveiller et punir et celui que j'ai organisé au Centre Pompidou en juin 2000, sur L'Infréquentable Foucault.
Au cours de nos discussions - était-ce avant que j'en lise le texte complet, lorsqu'il me racontait ce qu'il était en train d'écrire, ou après, lorsque nous discutâmes de la version qu'il m'avait envoyée, je ne sais plus- je fis à Pierre Bourdieu cette remarque, en lui rappelant la manière dont Foucault aimait à dire que ses livres pouvaient se lire comme des « fragments d'autobiographie » : « Au fond, on pourrait dire que toute votre œuvre peut se lire comme une sociologie et une ethnologie de vous-même ». Il m'avait répondu : « Oui, vous avez raison : d’une certaine manière, peut-être n'ai-je jamais fait que la sociologie et l'ethnologie de moi-même ».
25 janvier :
Les éditeurs du petit livre de Bourdieu ont placé en exergue une phrase extraite d'une rédaction antérieure : « Ceci n'est pas une autobiographie ». Mais bizarrement, cet effet de « seuil », qui cherche à orienter la perception du texte qu'on est sur le point de lire (ce sont ces « paratextes » qu'analyse Gérard Genette dans son ouvrage intitulé Seuils, c’est-à-dire tout ce qui entoure le texte lui-même et contribue à en orienter la lecture et en façonner le sens), est annulé par l'effet contraire que produisent les photos que la famille a transmises à plusieurs journaux (qui, par ailleurs, insistent tous néanmoins sur le fait qu'il ne faut pas lire ce livre comme une " autobiographie "! ) : on y voit Bourdieu à différents âges de sa vie, et notamment à 19 ans à l'Ecole normale supérieure... Si ce n'est pas une autobiographie, pourquoi donner des photos de l'auteur pour illustrer les moments que son livre retrace ? Et si ces - superbes - photos d'un jeune homme rayonnant et triomphant apportent quelque chose à la connaissance du savant qu'il allait devenir, de l'œuvre qu'il allait construire, n'est-ce pas parce que la vie de l'auteur, et son corps, auraient quelque chose à nous apprendre sur ce qu'il était, ce qu'il allait devenir ? Si la sociologie bourdieusienne est une sociologie de l'habitus, et donc du corps en tant qu'il est un corps socialisé, porteur des marques du social, de l'appartenance de classe, de l'apprentissage, etc., tout effort réflexif pour ressaisir le « sujet » de la science, en restituant son histoire (et donc l'histoire de son habitus, c'est-à-dire de son corps socialisé) est nécessairement une autobiographie.
D'ailleurs, cet exergue destiné à prévenir la « mauvaise lecture » semble l'appeler, en évoquant un peu trop la légende d'un tableau : « Ceci n'est pas une pipe » est-il écrit sous le dessin de Magritte qui représente un pipe. « Ceci n'est pas une autobiographie », dit l’exergue… Et pourtant...
(Et comment imaginer qu’en écrivant cette phrase, probablement comme incipit d’une préface abandonnée, Bourdieu n’ait pas eu en tête cette référence picturale ? ).
Quand j'écrivais ma biographie de Foucault (entre 1986 et 1989), Bourdieu en lisait tous les chapitres au fur et à mesure que je les rédigeais (il a lu attentivement tous mes livres en train de se faire, et j'ai à son égard une dette immense, tant il était généreux de son temps et de son savoir : il me donnait beaucoup de renseignements, d'informations, de conseils, discutaient mes analyses, m'en proposaient d'autres ; et il avait de surcroît la gentillesse de me remercier, moi qu'il aidait, pour la confiance que je lui accordais). Mais dans le cadre de cette coopération amicale, pendant les trois années que dura la rédaction de mon livre, il ne cessa de comparer non seulement son itinéraire à celui de Foucault (il me raconta à l'époque bien des éléments dont très peu figurent dans son Esquisse pour une auto-analyse), mais aussi sa personnalité à la sienne. Deux traits importants retenaient son attention : l'origine sociale et la sexualité (et ce sont ces traits distinctifs qu'il met en avant, de façon lapidaire, dans son Esquisse). Dans ces deux trajectoires intellectuelles que furent celles de Bourdieu et Foucault, quel rôle jouèrent la sexualité, l'identité sexuelle ? Je serais tenté de répondre : un rôle considérable (dans la manière d'écrire, dans les références théoriques, dans le choix des objets et peut-être jusque dans le choix d'une discipline - sociologie ou philosophie -, dans les arcanes les plus enfouies de la formation d'un projet intellectuel : affirmation de la raison scientifique chez l'un, et chez l'autre interrogation critique sur le caractère assujettissant des rationalités). Mais si la sexualité peut constituer au même titre que l'origine sociale un facteur explicatif de nombreux aspects de l'œuvre, comment refuser d'admettre que « l'auto-analyse » est nécessairement, d'une certaine manière, une autobiographie ?
[...]
27 mai :
Quand Pierre Bourdieu lut le manuscrit de Réflexions sur la question gay, tout en me disant fort gentiment que c’était un des livres les plus importants qu’il ait lus au cours des dix dernières années, il me reprocha de « revenir à une philosophie de la conscience ». Sans doute le vocabulaire sartrien pouvait-il le lui laisser croire, mais je lui fis remarquer que, en fait, à travers mes analyses sur l’injure, j’avais essayé de montrer comment peuvent se former des habitus qui ne seraient pas déterminés par l’appartenance sociale, mais par l’appartenance sexuelle (appartenance à une catégorie sexuelle stigmatisée). Ce qui d’ailleurs posait le problème de la complexité des habitus : comment les habitus sexuels coexistent-ils avec les habitus sociaux ? Un gay des classes populaires n’a sans doute pas les mêmes dispositions (corporelles, esthétiques, par exemple) qu’un gay des classes bourgeoises. Mais en même temps, un gay bourgeois peut partager avec un gay des classes populaires des dispositions nées des effets identiques de ce que j’appelle « l’injure sociale » comme pouvoir constituant de la subjectivité. Bref, il s’agissait pour moi d’adresser un ensemble de questions à la sociologie bourdieusienne. J’eus de très nombreuses conversations avec Bourdieu sur tous ces points. Il me raconta par exemple que, pour La Distinction, il avait fait un entretien avec un coiffeur (gay), afin d’analyser le rôle que joue la culture dans la construction sociale de soi des homosexuels, mais que, finalement, il ne l’avait pas utilisé, car il ne savait pas trop, à ce moment-là, comment faire entrer les résultats dans son modèle général, et surtout, il avait craint de se voir reprocher de perpétuer des clichés (pourtant, les clichés peuvent être vrais !). Le livre date en effet de 1979, et il offre la synthèse de ses recherches des années 1970, et ces problèmes n’étaient pas encore thématisés dans les sciences sociales comme ça l’est aujourd’hui (et encore ! une bonne partie des sciences sociales reste toujours imperméable à ces questionnements). C’est précisément ce que Bourdieu avait dit au colloque que j'avais organisé à Beaubourg, en juin 1997, sur les études gays et lesbiennes, où j'avais tenu à ce qu'il vienne parler : ces études poussent les sciences sociales à sortir de la routine académique dans laquelle elles se sont souvent enfermées. Je crois bien que ce passage de son intervention ne figure pas dans la version publiée dans les actes du colloque, ni dans la version légèrement modifiée qui figure en annexe de La Domination masculine. Mais cela m'avait paru important qu’il le souligne.
Quand je publiai Une morale du minoritaire, deux ans après Réflexions sur la question gay - c’était à peine trois mois avant sa mort, et il était déjà gravement malade - il me fit beaucoup de commentaires, et il insista beaucoup pour que je me mette à écrire un livre qui serait spécifiquement consacré à la honte. Il était frappé par la manière dont je mettais en résonance ses concepts à lui et des thèmes de Genet pour les faire fonctionner ensemble. Je lui avais dit : « Genet est un grand théoricien, et ses théories sont souvent très proches des vôtres ». Il m’avait objecté : « Oui, mais vous ne voyez tout cela dans Genet que parce que vous m’avez lu ». Ce qui est tout à fait vrai.
Sa dernière œuvre, posthume, Esquisse pour une socio-analyse, porte la trace de ces conversations : Bourdieu y ajouta une référence à Genet, et il rapproche l’internat où il vécut quand il était lycéen de la colonie pénitentiaire décrite par Genet dans Miracle de la rose. Quand il m’avait raconté au téléphone certaines expériences de sa jeunesse, alors qu’il s’efforçait (avec beaucoup de difficultés) de les mettre par écrit, je lui avais confié à quel point l’autoportrait de lui-même en adolescent rebelle et buté qu’il voulait évoquer, forgeant la rétivité de son caractère dans l’affrontement avec la face nocturne du système scolaire (la violence sociale qui le traverse), me faisait beaucoup penser à Miracle de la rose, et aux textes de Genet sur lesquels je fondais mes analyses sur le sentiment de la honte comme point de départ d’une transformation de soi, d’une ascèse. Il m’avait répondu : « Oui, vous avez raison, à une différence de degré près, il a magnifiquement restitué ce type d’expérience ».
Quand il m’envoya le manuscrit (vers la mi- ou la fin novembre 2001), je fus encore plus saisi par les similitudes. Je l’exhortai à aller plus loin dans le récit de lui-même et de ce qu’il avait vécu et éprouvé, et dont il considérait que cela constituait un ensemble d’éléments pertinents pour comprendre le socle sur lequel son œuvre s’était construite. Il y a un ancrage biographique de la théorie, et il est vraiment ridicule de croire, comme le font certains de ses disciples plus ou moins talentueux, et en tout cas moins audacieux que lui, qu’on dévalorise son œuvre en montrant comment elle s’enracine dans la volonté (la nécessité) de penser la violence de l’ordre social - ou pour Foucault et Genet, la violence de l’ordre sexuel -, telle qu’on l’a soi-même éprouvée. Après tout, ce sont des réalités assez importantes - et dont la force s’exerce durablement, comme leurs œuvres tendent précisément à le démontrer - pour qu’on puisse au contraire imaginer que vouloir en décrire les mécanismes pour conquérir sur eux un peu de liberté, et offrir cette réflexion aux autres comme moyen de leur propre émancipation, est précisément ce qui donne à une pensée de la noblesse et de la grandeur
Au cours de nos discussions à propos de son Esquisse, je ne cessais de lui répéter : Allez le plus loin possible. Et lui : « Je ne peux pas… Je ne peux pas me permettre ça… Que diraient mes collègues… Et vous imaginez les ricanements de tous ceux qui me détestent… Je ne suis pas un écrivain… je ne suis pas Genet… ». Je lui répondis : « Devenez-le… Vous regrettiez de ne pas être Thomas Bernhard pour parler de Heidegger, alors soyez Genet pour parler de vous ». Il m’avait alors concédé : « Je vais déjà le publier en Allemagne. Je verrai quelles sont les réactions. Puis je le développerai avant de le publier en France ».
[Note de février 2008 : Pierre Bourdieu envoya son manucrit à son éditeur allemand vers le 15 décembre 2001, et, contrairement à ce qu'ont affirmé, à sa mort, un certain nombre de gens qui ignoraient jusqu'à l'existence de ce texte et ne la découvrirent que quand j'en ai publié un extrait pour accompagner mon article d'hommage dans Le Nouvel observateur, et qui tinrent donc des propos aberrants et contraires à toute vérité, il s'agissait bien d'un livre achevé et destiné à la publication. Il l'aurait assurément remanié après cette publication pour en donner une version française, plus longue et plus complète. Mais cela n'était plus une ébauche de travail, qu'il aurait convenu de "ne pas faire circuler", selon la mention qu'il avait portée dans le message par lequel il me l'avait communiqué - comme à 3 autres personnes - un mois avant qu'il ne se décide à le donner à Suhrkamp, après en avoir discuté très longuement avec moi. C'était devenu un livre, qu'il considérait comme tel, et qui allait paraître trois mois plus tard... ou du moins qui aurait dû paraître trois mois plus tard... puisque sa mort interrompit le processus enclenché... dans la mesure où il incomba dès lors à d'autres d'en disposer selon leurs propres critères. Voir aussi sur ce site : "La biographie de Bourdieu (et la mienne)"]