Première partie.
Ainsi donc une certaine Marie-Anne Lescourret (?) a entrepris de retracer la vie et l’itinéraire intellectuel de Pierre Bourdieu. N’ayant jamais entendu parler d’elle auparavant, j’ignore ce qui la prédisposait à imaginer qu’elle pouvait se lancer dans un tel projet. Afin de convaincre, sans doute, l’éventuel lecteur de ses capacités, elle indique sur la couverture qu’elle est « titulaire d’une thèse (HDR) ». Il fallait qu’elle se sente bien peu légitime intellectuellement pour brandir ainsi ses diplômes. On plaint, certes, les étudiants dont elle a été habilitée à diriger les recherches, dans la mesure où elle ne sait visiblement pas diriger les siennes, ni même, d’ailleurs, en mener. Car cette (HDR) n’a entrepris aucun travail d’investigation, n’a consulté aucun - aucun ! - fonds d’archives, n’a cherché ni trouvé aucun document inédit… Elle n’a pas interrogé les témoins - à de très rares exceptions, et très superficiellement, sans rien tirer d’eux d’intéressant ou de neuf- et elle se contente donc de citer ce qu’elle a trouvé dans les ouvrages déjà parus. Par conséquent, l’écart entre le temps – et l’ennui – qu’exige la lecture de cet épais factum et le bénéfice quasi nul qu’on peut en retirer – et encore faudrait-il n’avoir pas déjà lu les textes qu’elle utilise, si bien qu’on se demande à qui s’adresse son livre - est si énorme qu’on se dit qu’il eût été mieux utilisé à relire Bourdieu, dont elle résume interminablement les livres, qu’elle expose comme si elle faisait un cours pour étudiants de première année (pour montrer qu’elle est digne de son HDR ?), sans omettre, bien sûr, de nous gratifier de ses commentaires à leur propos et de leur attribuer de bonnes et de mauvaises notes (c’est sans doute là qu’elle est la plus comique et la plus pathétique). Quant au style, n’en parlons pas ! C’est écrit avec la grâce d’un cheval de labour, et pensé - si toutefois le mot convient - de la même manière. La pesanteur tâcheronne du travail de cette auteure (appelons la T., pour signifier, sans avoir à le rappeler sans cesse, qu’elle a fait œuvre de tâcheronne) n’est hélas pas le défaut le plus rédhibitoire de son livre.
La méthode de T(HDR) est simple (peut-être par souci de grossir artificiellement son livre pour le faire correspondre au titre de la collection : « Grande biographie » - mais, en l’occurrence, « grosse » eût mieux convenu) : chaque fois que Bourdieu s’apprête à entrer dans une institution, elle nous raconte longuement, très longuement l’histoire de celle-ci (depuis le XIXe siècle pour l’Ecole normale supérieure et même depuis le Moyen-âge pour l’université de Lille … On a souvent envie de crier grâce !). Ce qui ne réussit pourtant pas à masquer que, après cela, elle n’a quasiment rien à dire sur Bourdieu dans l’institution qu’elle vient de décrire si ce n’est ce qu’il en a dit lui-même dans les interviews réunies dans ses différents volumes, ou ce qu’en ont dit quelques autres personnes dans les volumes d’hommage publiés après sa mort. Bref, tout cela était déjà disponible et l’on n’apprend rigoureusement rien. Le sommet est atteint quand elle évoque la naissance de la sociologie : pas moins de 20 pages de fiches scolaires sur Comte, Durkheim, Weber… On se demande si elle a reçu un dictionnaire des sciences sociales pour Noël, ou si c’est l’effet Wikipedia. Toujours est-il que c’est tout simplement ridicule.
Quand T(HDR) n’a pas trouvé l’information nécessaire à son récit dans les documents publiés (c’est-à-dire la plupart du temps), elle n’a jamais fait l’effort d’interroger les gens qui pouvaient les détenir ou de consulter les archives (sans parler même d’en constituer avec des documents qu’auraient pu lui fournir diverses personnes). T(HDR) avoue par exemple qu’elle ne sait pas où, ni comment, Bourdieu a connu Jérôme Lindon, le directeur des éditions de Minuit. Et donc elle décrit l’escalier de la maison d’édition, le bureau de l’éditeur… Même chose sur leur rupture : « Ils n’ont pas été expansifs » à ce sujet, écrit-elle. Ils le furent pourtant (il existe toute une correspondance entre eux, et ils en parlèrent beaucoup, l’un et l’autre, à un certain nombre de gens). Mais comme rien ne figure dans des interviews ou déclarations publiques, T(HDR) nous dit qu’on ne sait pas ce qui s’est passé, ce qu’il faut traduire : « Je ne sais pas et n’ai pas essayé de savoir ». C’est se moquer du monde (surtout de ceux qui auront déboursé 27 euros pour acheter ça !). Il en va de même avec la période "algérienne" de Bourdieu. Elle nous donne un long résumé de l'histoire de la guerre dAlgérie (les dates, les événements...)... Mais sur Bourdieu en Algérie, elle n'a quasiment rien à nous dire. Et tout le livre est de la même veine...
Entre les descriptions d’institutions et les laborieux résumés d’ouvrages, qui occupent la quasi-totalité du livre, il ne reste pas beaucoup de place pour des informations nouvelles, des éléments ou des éclairages nouveaux. Et même ce peu de place est occupé soit par des banalités et des platitudes, soit par des affirmations fausses, approximatives, imprécises, incertaines, incohérentes, contradictoires entre elles, et souvent même saugrenues. Le problème, en effet, c'est qu'elle est totalement étrangère à son sujet, au monde, aux gens dont elle parle. Ce qui fait aussi, évidemment, qu’elle nous donne un livre sans âme, sans chair, en extériorité lointaine et totale avec l’histoire qu’elle prétend raconter et avec ses protagonistes : car en se bornant, par exemple, pour évoquer les rapports de Bourdieu avec Foucault ou Derrida, à citer ce qui figure dans les textes publiés, elle échoue complètement à nous donner des récits plus complexes et des descriptions plus profondes. Sans doute tout ce que Bourdieu pouvait énoncer à tel ou tel moment sur telle ou telle personne au cours de conversations privées ne représente-t-il pas nécessairement une vérité plus authentique que ce qu’il a déclaré publiquement. Mais c’est le rapprochement et la confrontation des deux registres qui aurait permis de cerner ce qu’avaient été la réalité de ces rapports (et d’ajouter nombre d’éléments et d’indications qui ne figurent pas dans les livres, articles ou entretiens). Encore fallait-il se donner la peine de reconstituer ces différents niveaux au lieu de citer paresseusement les interviews. Elle rate donc complètement les relations de Bourdieu à Lévi-Strauss (qu’elle n’a pas interrogé), à Althusser, à Foucault, à Derrida et à tant d 'autres (dont elle n’a pas consulté les archives), etc., etc.
Il faudrait un livre plus gros encore que le sien pour recenser ses erreurs et ses bévues et pour les rectifier. Erreur par exemple, quand elle affirme que le petit livre de Bourdieu sur la télévision eut pour origine une émission qu’il avait imaginée pour la chaîne Paris-Première, et dans laquelle, lui reproche-t-elle, il tenait à parler sans contradicteur. Outre qu’on ne voit pas en quoi il serait condamnable de vouloir exposer sa pensée sans « contradicteur » (comme à de très nombreuses reprises dans son livre, T(HDR) répète ici sans le signaler ce qu’elle a trouvé dans le dossier de presse, en l’occurrence une infamie de Françoise Giroud parue dans Le Nouvel observateur), c’est tout simplement faux. Il s’agissait en réalité d’une initiative du Collège de France, qui voulait constituer une sorte de fonds d’archives orales, par le moyen d’une série où les professeurs prononceraient chacun une conférence filmée (Vernant avait précédé Bourdieu dans la série, et personne ne songerait à lui reprocher d’avoir parlé sans contradicteur dans un dispositif pourtant identique !). Erreur encore quand elle prétend (et répète plusieurs fois) que le dernier livre - posthume - de Bourdieu n’était qu’un ensemble de notes non destinées à la publication, alors que tout le monde sait désormais, ou devrait savoir, qu’il s’agissait d’un manuscrit achevé (il suffit d’ouvrir le livre pour s’en rendre compte) qu’il avait envoyé un mois avant sa mort à son éditeur allemand. Je vais revenir sur ce point. Pour l’instant, soulignons simplement que cette erreur grossière s’ajoute à celles – innombrables – dont son texte est truffé, mais l’on se demande pourquoi elle éprouve le besoin de réaffirmer de manière itérative des informations fausses, comme si les ressasser suffisait à les rendre vraies. Erreur toujours quand elle affirme – là aussi, à plusieurs reprises – que c’est à l’initiative de Lévi-Strauss que Bourdieu est entré au Collège de France… C'est totalement faux. Lévi-Strauss avait certainement mentionné le Collège de France comme un avenir possible pour Bourdieu à l’époque où ils se fréquentaient, dans les années 1960 (là aussi, le récit de T(HDR) sur cette période ne présente strictement aucun intérêt, alors qu’il eût pu, qu’il eût dû être passionnant). Mais quand, bien des années après, Bourdieu sera effectivement candidat, les distances entre eux seront devenues telles qu’il est bien évident que Lévi-Strauss n’eut aucune part dans ce processus. A-t-il même voté pour lui ? Il aurait fallu qu'elle pose la question à Lévi-Strauss. Elle aurait sans doute été surpise par la réponse.
Sur cette élection au Collège de France, d’ailleurs, elle ne sait quasiment rien si ce n’est qu’André Miquel présenta officiellement le candidat. Mais qui l’a soutenu ? Elle se contente de rapporter une rumeur selon laquelle il aurait été « élu par les scientifiques ». Cela signifie-t-il que Foucault, Vernant, Veyne, Duby, Boulez… n’ont pas voté pour lui ? Mystère. Elle ne se pose même pas la question. Cela ne manquait pourtant pas d'intérêt! Elle donne le résultat du vote (22 contre 10 à Alain Touraine, dit-elle), mais ces chiffres… sont inexacts (elle ne donne jamais d’informations, mais quand elle en donne, elles sont fausses, car elle n’a pas consulté les archives !).
On trouve également des phrases saugrenues dans le livre de T(HDR), qui en disent long sur sa manière de travailler. Un exemple (entre tant d'autres que j’aurais pu choisir, car cette biographie est un vrai festival en la matière) : elle évoque (p. 331) « la remarque des Méditations pascaliennes dans laquelle Bourdieu moque l’affrontement en 68 de Deleuze et Foucault ». Comme on se demande de quel affrontement il s’agit, on se reporte aux Méditations pascaliennes pour vérifier ce qu’a écrit Bourdieu à ce propos. Voici : « Il faudra le choc de 1968 pour que les philosophes formés dans les khâgnes des années 1945 (Deleuze et Foucault notamment), s’affrontent, mais seulement sur un mode hautement sublimé, au problème du pouvoir et de la politique » (p. 57). Bref, Deleuze et Foucault ne sont pas affrontés, ils se sont affrontés tous deux au problème du pouvoir. Pauvre T(HDR) [HDR ? vraiment ? Le niveau baisse !]. Donc, non seulement elle ne fait que recopier des textes, mais elle n’est pas même capable de le faire correctement.
Ce que l’on constate également quand elle décrit Bourdieu accueillant la Gay Pride en 1996, Place de la Nation : « Il est encore là, sur le podium dressé place de la Nation, le 22 juin 1996 ». Mais non, il n’était pas là ! Il avait simplement transmis un texte qui fut lu par les organisateurs (ces derniers m’avaient demandé de le solliciter, il accepta et il me communiqua une petite déclaration que je leur transmis). D’ailleurs, ce texte, reproduit dans Interventions, commence ainsi « J’aurais voulu être là ce soir et vous dire mon soutien… ». C'est la formule qu'il employait toujours quand il adressait un texte de soutien à un événement auquel il n'était pas présent.
Devant une telle absence de sérieux, on en vient tout simplement à se demander comment il a été possible qu'un éditeur publie un livre pareil (si on peut appeler ça un livre!).
Suite de ce texte dans "La biographie de Bourdieu (et la mienne), 2".