Queer et après... : l'avenir d'une subversion

Je publie ici les quelques pages qui constituaient le début du texte prononcé, le 3 mai 2010, comme conférence inaugurale de la Queer Week qui s'est tenue à Science Po-Paris.


Je voudrais avancer ceci : il est temps de recommencer.

De recommencer la théorie, de recommencer la politique, et donc de repenser les liens entre la théorie et la politique. Les repenser, c’est-à-dire les défaire sans cesse pour tenter, toujours, de les refaire différemment..

Je vais m’expliquer dans un instant.

Mais auparavant, je voudrais vous dire combien est grand mon plaisir d’être ici, ce soir, parmi vous, pour donner cette conférence inaugurale de la Queer Week que vous organisez. Quand vous m’avez invité, vous avez évoqué le retard pris par la France dans l’émergence des études sur le genre et les sexualités dans les institutions françaises d’enseignement et de recherche. Je vous ai fait remarquer que votre initiative, intervenant au milieu d’une multiplication des cours, séminaires, colloques, ouvrages… portant sur ces questions, montrait au contraire que ce retard avait été largement rattrapé ou était en voie de l’être. Le retard, j’aurais pu en témoigner ! Vous avez gentiment rappelé dans votre programme que j’avais organisé, en 1997, un grand colloque au Centre Pompidou. Y participèrent des gens dont les noms étaient pour la plupart inconnus en France, à l’époque, comme Eve Kosofsky Sedgwick, dont le magnifique ouvrage, Epistemology of the Closet, allait attendre dix ans encore avant d’être traduit… Il y avait des penseurs aussi éminents que Leo Bersani, il y avait George Chauncey, auteur du magistral Gay New York… D’autres étaient déjà très célèbres en France, bien sûr, comme Monique Wittig, qui revenait parler pour la première fois en public depuis son départ aux Etats-Unis vingt ans plus tôt.… J’avais également invité Judith Butler et Teresa de Lauretis, mais elles ne pouvaient pas venir à la date du colloque, mais leurs noms furent mentionnés à maintes reprises. Pierre Bourdieu était venu prononcer une communication, qu’il a publiée en annexe de son ouvrage capital sur la Domination masculine…. Dans la communication prononcée, légèrement différente de celle publiée, il avait expliqué qu’il avait accepté mon invitation, en tout premier lieu parce qu’il tenait à apporter son soutien aux études nouvelles qui se développaient aux Etats-Unis et un peu partout en Europe, mais que l’université française semblait vouloir continuer d’ignorer, et d’autre part, il avait insisté sur l’intérêt que tout intellectuel, tout chercheur en sciences sociales se devait de porter à des questionnements qui, précisément, obligeaient les sciences sociales à sortir de la routine dans laquelle elles s’étaient souvent enfermées. Je me souviens qu’à l’époque, ce colloque avait été vilipendé dans la presse comme l’importation du « communautarisme à l’américaine », comme l’irruption de la politique identitariste ( quand tous les auteurs étaient des gens dont les travaux déconstruisaient les notions d’identité). Il y eut même un article publié à la « Une » du Monde pour s’inquiéter du danger mortel que ce colloque représentait pour l’université, la pensée, la culture – et sans doute beaucoup d’autres choses aussi nobles et précieuses, j’ai oublié la liste exacte , qu’il fallait donc sauver de cet assaut lancé par les barbares. L’article concluait que, fort heureusement, ce colloque et ce qu’il voulait promouvoir n’avait aucun avenir dans notre belle nation républicaine, fermée à l’affirmation des différences et des minorités. Le Monde refusa de publier les lettres de protestation à la fois fermes et ironiques de plusieurs des participants dont le travail avaient été présenté d’une manière qui indiquait simplement aux lecteurs que l’auteur de ce tissu d’âneries n’avait jamais ouvert un de leur livre et ne renseignait les lecteurs que sur son ignorance totale de ce dont il parlait. Pierre Bourdieu, sur lequel un autre journal avait ironisé en disant qu’il souhaitait sans doute créer un « bac pédé » (ne riez pas ! Ce n’est pas si drôle ! C’est comme ça qu’on discutait ces problèmes en ces temps pas si lointains dans des grands journaux français… là c’était l’Express, je crois) envoya alors une lettre – que Le Monde ne put évidemment refuser de publier – pour s’indigner que des chercheurs aussi éminents et des questions aussi importantes et discutées dans le monde entier aient été insultées et diffamées dans les colonnes d’un journal qui se voulait si sérieux, et qui nous donnait simplement, disait-il, une nouvelle version de la dénonciation du complot homosexuel contre la culture et la civilisation. Les actes du colloque parurent l’année d’après, et Le Monde bien sur, ne mentionna même pas en quelques lignes cette publication, dont, je dois le signaler, le premier tirage de 2000 exemplaires fut épuisé en un mois. Aujourd'hui, Le Monde s’interroge presque chaque semaine sur les raisons pour lesquelles la France a connu un tel retard dans la réception des travaux américains… Je pourrais peut-être leur suggérer quelques éléments de réponse. En leur rappelant, par exemple, leur lourde responsabilité dans ce retard (Notons d'ailleurs que, plus généralement, ces mêmes journaux, qui ont combattu avec une grande véhémence et une belle systématicité, pendant les années 1980 et 1990, tous les auteurs qui voulaient continuer de faire vivre la pensée critique, courent aujourd'hui derrière tout ce qui parle du "peuple" et de la "révolution", tout ce qui se présente comme "communiste" et même "insurrectionnel", etc., et qu'il semble même que rien ne soit assez "radical" à leurs yeux.). En tout cas, les auteurs injuriés sur la première page du Monde et diffamés sur une pleine page intérieure en juin 1997, sont aujourd'hui reconnus comme des références majeures qui figurent dans toutes les bibliographies. Et ce colloque promis à n’avoir aucun avenir sert de point de repère, et on le présente souvent comme un moment inaugural de l’introduction des études gays et lesbiennes et de la théorie queer dans le paysage intellectuel français. La conférence de Eve Kososfky Sedgwick s’intitulait « Making Queer Meanings », Construire des significations queer ». Ces significations ont, depuis lors, été largement construites. Elles ont essaimé dans de multiples directions.

C’est pourquoi je peux dire que le simple fait que vous organisiez cette Queer Week dans une grande institution française indique que l’on ne peut plus parler de retard, mais d’une présence de plus en plus forte de ce qui avait été refoulé ou marginalisé. Ce qui n’enlève, d’ailleurs, rien à l’importance de cet événement que vous avez mis sur pied et auquel vous nous avez conviés, et pour lequel nous sommes si nombreux à nous retrouver dans cet amphithéâtre : il est appelé à faire date et nous en verrons, à n’en pas douter, les effets au cours des années à venir quand d’autres s’empareront de cette idée pour le reprendre à leur compte.

Mais précisément puisque cette semaine est appelée à constituer dans l’avenir une date, c’est de cet avenir que je voudrais parler, sans m’arrêter plus longtemps sur le passé, l’histoire, le retard, les raisons du retard, sur tout ce qui pourrait nous conforter dans l’idée que, ayant rattrapé un retard, nous pourrions simplement nous satisfaire de la situation actuelle, sans nous interroger sur ce qu’est cette situation, sur ce que nous faisons, sur ce que nous allons faire. Se donner pour but de rattraper un retard ne donne aucune indication sur les contenus et les significations de ce qui va venir combler l’absence antérieure, ni sur les tâches qui nous incombent, dans et hors de l’université. Car si ce qui fut longtemps ignoré, voire rejeté, refusé, par les institutions, y trouve désormais une place, il n’est pas sans intérêt de se demander quelle transformation cela ne peut manquer de produire non seulement sur l’institution qui s’ouvre et qui donc change mais aussi sur ce qu’elle accueille, et qui s’en trouve tout autant, et inévitablement, changé. Pour le dire en un mot, est-ce que ce qui est né d’une volonté de déstabilisation, de dérangement, de perturbation de la théorie, des disciplines universitaires, des objets de la recherche et du regard que l’on porte sur eux, ne risque pas de perdre toute force déstabilisatrice dans le processus même de la reconnaissance cherchée - et désormais acquise. Après tout, l’idée même de cours sur la théorie queer, devrait sonner comme une contradiction dans les termes et peut-être même comme une aberration. Que reste-t-il de queer dans la théorie queer quand celle-ci devient une matière qu’on enseigne, avec délimitation de ses principaux concepts, quête des précurseurs, initiation aux textes fondateurs, présentation de la deuxième génération, etc. Ce qui était vivant se fige, ce qui était créateur et inventif devient résumé, quand ce n’est pas récitation d’un catéchisme. Imaginez cet intitulé dans un programme de cours : « Introduction à la théorie queer » avec au choix pour les modalités d’évaluation : contrôle continu ou examen final, et des manuels conseillés pour réviser ! Ce qui pourrait donner lieu à d’étonnantes discussions entre étudiants : « Tu as réussi ton examen de théorie queer ? Non, je dois le repasser à la session de rattrapage ». Quant à ceux qui l’auront raté, il faudra peut-être les considérer comme les plus queer de tous ! Et donc le leur donner en priorité.

Le prix à payer pour le succès serait donc la routinisation et la neutralisation : la bombe à fragmentation aurait alors été désamorcée.

Il convient d’essayer de la réarmer. En réaffirmant, en tout premier lieu, que la théorie queer, si tant est que quelque chose existe qu’on puisse désigner sous ce nom unificateur, ce qui ne me semble pas du tout évident, et que la politique queer, et je reviendrai dans un instant sur ce qu’on peut ranger sous ce vocable, impliquent nécessairement un positionnement intellectuel et politique critique, et je dirais radicalement critique. N’oublions pas que le mot queer est d’abord un mot d’insulte, qui vise les anormaux, les déviants ! Et se le réapproprier engage à conserver quelque chose de cette signification au moment-même où la retourne pour la faire sienne, afin de faire une place, dans la théorie et dans la politique, à ceux qui étaient les destinataires de la profération injurieuse, et, par effet de proximité positionnelle, à tous ceux et toutes celles qui sont victimes de la violence des normes et des dominations. Il ne s’agit donc pas de chercher à établir un consensus, par le débat et l’échange, sur des points controversés, mais au contraire de s’installer sur des lignes de partage et de confrontation, et de les mettre en évidence, de les accentuer, d’en faire ressortir les enjeux. La théorie queer, la politique queer sont oppositionnelles ou ne sont pas. Et c’est la raison pour laquelle, si vous me le permettez, je serais tenté de contester le titre que vous avez donné à votre manifestation : Queer Week : la semaine du genre et des sexualités. Car il ne suffit pas qu’un discours théorique ou une pratique politique porte sur des questions de genre ou de sexualités pour qu’on puisse les qualifier de queer. Englober sous l’étiquette queer l’ensemble des discours et des pratiques qui portent sur le genre et la sexualité, c’est faire perdre à la démarche queer sa radicalité, ce qui doit rester sa radicalité si l’on veut que la démarche reste queer. Je me sentirais quelque peu gêné que le mot queer serve simplement à désigner une sensibilisation des futures élites politiques et économiques du pays aux questions de genre et de sexualités. La sensibilisation, l’éducation contre les discriminations de toutes sortes sont certes fondamentales, et j’y applaudis, mais cela ne dessine pas un programme très innovant, ni d’un point de vue théorique ni d’un point de vue politique. Et cet ajout au cursus pourrait bien n’être, finalement, qu’une sorte de supplément d’âme – d’âme démocratique, certes, et je m’en réjouis - à l’apprentissage du management politico-économique. Si l’on veut rester fidèles à une certaine impulsion critique, c’est du côté des gouvernés plutôt que du côté des gouvernants que nous devons situer. Je voudrais prendre un exemple, que vous considérerez peut-être comme trop directement polémique, et sans doute l’est-il, puisque l’une des définitions possibles du mot queer serait justement la polémique, la polémique menée contre les politiques mises en oeuvre ou envisagées au nom de principes qui doivent être contestés, même quand ils se présentent comme féministes ou comme inspirés par les exigences d’une lutte contre l’oppression ou les discriminations. Cet exemple, que je ne choisis pas au hasard, concerne les projets de prohibition de la prostitution, avec la pénalisation des clients sur le modèle de la loi suédoise (pénalisation qui entraîne des condamnations avec obligation de suivre des thérapies rééducatives) : c’est une mesure qui figure, je vous le rappelle, dans le programme du Parti socialiste. Vous pourrez donc avoir des gens qui se déclareront favorables à l’amélioration du Pacs, à sa célébration en mairie, qui joueront même les grand-e-s progressistes en se disant favorables – après avoir été, d’ailleurs, si longtemps et si brutalement hostiles au nom de la préservation de l’ordre symbolique– au droit au mariage et au droit à la parenté pour les couples de même sexe, qui pourront même venir participer à une queer week, mais qui s’apprêtent, s’ils arrivent au pouvoir, à promouvoir bientôt un féminisme d’Etat, un féminisme répressif, avec son arsenal de lois et de règlements, et le harcèlement policier et aussi psychiatrique qui ira avec, et que nous aurons à combattre, aux côtés des femmes et des hommes qui en seront les victimes. On connaît les conséquences de ce genre de lois : repousser les prostituées vers les parkings de banlieue, les exposer à la précarisation ou à la violence. Il serait tout de même préférable d’écouter les revendications des associations qui demandent que la prostitution soit reconnue comme un métier, avec les droits afférents : sécurité sociale, retraite... Mais il y a plus : l’anthropologue américain Don Kulick, dans l’étude qu’il a consacrée aux débats qui se sont déroulés au moment de l’instauration de la loi en Suède, a montré comment tous les discours qui ont proliféré à l’époque ont conduit à la fabrication d’une nouvelle catégorie de pervers, d’un nouveau type de personnage stigmatisé comme un déviant social qu’il serait important et urgent de rééduquer : le client de prostituée (tout ceci impliquant bien sûr une vision dans laquelle les prostituées sont des femmes et les clients des hommes – et des femmes victimes et des hommes prédateurs - alors que, évidemment, les prostitués sont aussi des hommes qui ont pour clients d’autres hommes ou qui ont pour clientes des femmes, car il y a évidemment des femmes qui paient des hommes… ou qui paient des femmes… Etc. (je dis etc., car je n’oublie pas les travestis, les transexuelles, les transgenres qui échappent à ce partage binaire des hommes et des femmes… et je me demande comment le Parti socialiste dans sa démarche puritaine, punitive et rééducatrice parviendra à se débrouiller avec toutes ces réalités, et avec la surveillance d’internet que cela devrait logiquement entraîner). En tout cas, ces nouveaux pervers, ces nouveaux déviants, ces nouveaux monstres même, et si j’osais je dirais ces nouveaux queer, que sont les clients promis au châtiment instaurés par le féminisme d’Etat, étaient décrits, pendant les débats suédois, dans un vocabulaire qui ressemble presque terme à terme au vocabulaire psychiatrique et policier du XIXe contre les invertis coupables de se livrer à une sexualité contre-nature. Dans cette démarche étatico-répressive, il est donc bien question de genre – les hommes et les femmes - et de sexualités, mais c’est précisément à une telle approche du genre et des sexualités qu’une théorie et une politique queer doivent s’opposer. Que certains et certaines tiennent à afficher leur souci de tolérance à l’égard des homosexuels pour mieux déplacer, dans le même temps, sur une autre catégorie, le regard pathologisant et le souci curatif ne m’apparaît pas – et n’apparaîtra pas aux cibles de cette loi annoncée – comme une avancée particulièrement émancipatrice, ni même simplement progressiste. De nombreuses féministes ne se reconnaissent nullement dans ce que la juriste Janet Halley a appelé, pour s’en dissocier avec force, le Governance Feminism, ce même féminisme qui veut interdire également, entre autres choses, la pornographie… En tout cas, le féminisme n’est pas un : il y a des féminismes. Dont les positions sur bien des points sont contradictoires entre elles, incompatibles entre elles. Et nous aurions tort de chercher à masquer les contradictions, les incompatibilités. Il est important de les porter au jour, et d’y être attentif en écoutant notamment ce que disent les associations de prostitués, ou les artistes et cinéastes femmes qui produisent des œuvres ou des images pornographiques, ou les femmes qui aiment consommer ces images. Ici, queer, voudrait dire parole, prise de parole de ceux dont les discours dominants parlent mais que ces mêmes discours dominants et officiels voudraient réduire au silence. Or, de silence, il n’y aura pas.

Puisque je viens de parler de la manière dont le phénomène, se perpétuant indéfiniment, de la catégorisation stigmatisante, se déplace pour diriger son regard inlassablement vers de nouvelles cibles, il me faudrait mentionner ici les immigrés ou les minorités religieuses. Et il nous incombe certainement de nous considérer, en ce cas encore, du côté des cibles plutôt que du côté de la stigmatisation. Je n’ignore pas que cela ne va pas sans difficultés puisque si l’on veut soutenir à la fois les minorités sexuelles et les minorités religieuses, par exemple, on peut se retrouver à défendre des minorités religieuses qui condamnent les minorités sexuelles auxquelles on appartient ou au mouvement desquelles on a participé dans les années antérieures. Il nous faut affronter ces difficultés, y faire face. Mais la première affirmation devrait être qu’on n’accepte pas que ce qu’ont incarné les mouvements sexuels soit utilisé, instrumentalisé – par des gens qu’on ne connaissait pas si féministes ni si pro-gays - pour bâtir une idée de la République ou de l’identité nationale qui instaurerait une frontière – physique ou psychique, externe ou interne à la nation fantasmatiquement définie par cette exclusion,– en dehors de laquelle devrait être maintenu tout ce qui appartient notamment à la culture musulmane, décrété étranger à jamais et donc indésirable puisqu’inassimilable. Je ne tiens pas à ce que les combats que j’ai menés soient repris par des gens contre qui je les ai menés pour servir désormais à justifier des politiques - très communautaristes : la communauté nationale, et très identitaristes : la communauté fondée sur l’identité nationale ), pour servir, disais-je, à justifier des politiques détestables et souvent même écœurantes, contre les immigrés, les sans-papiers, les femmes qui veulent observer les préceptes de leur religion…

Ce sont là des défis que nous devons relever, intellectuellement et politiquement, et ces défis, et le désir de les relever pourraient bien définir un espace – sans contours précis et en tout cas installé à l’intersection, inévitablement conflictuelle et chargée de tensions, de plusieurs mouvements et foyers de problèmes et de problématisations – dans le cadre duquel de nouvelles perspectives théoriques et politiques pourraient se dessiner.

Si je définis ainsi la politique queer comme une politique oppositionnelle, articulée à des luttes minoritaires et à de multiples formes de résistance au pouvoir, je dois aussi remarquer que cette opposition, cette politique oppositionnelle s ‘adresse aux normes assujettissantes, et que celles-ci fonctionnent à des niveaux différents, dans des registres différents, et de manières différentes à une époque ou à une autre. C’est pourquoi je dois m’empresser de préciser que je n’entends pas verser dans un des ces discours stéréotypés de la vulgate queer, qui se croit ou se prétend subversive lorsqu'elle dénonce, de manière itérative et quasi obsessionnelle même – ce discours se résume souvent à cela, c’est du queer de parodie, ou du simili-queer - la normalisation du mouvement gay et lesbien ou ce qui est dépeint avec horreur comme l’homormativité qui s’exprimeraient notamment dans la revendication du droit au mariage ou dans celle de la reconnaissance juridique de formes familiales qui existent socialement et culturellement mais sont privées d’existence légale. Il est naïf est simpliste de croire qu’il y aurait, d’un côté, la norme et le droit et, de l’autre, la liberté sexuelle et que se situer en dehors du droit ou refuser toute forme de revendication qui fait appel au droit, ce serait se situer en dehors de la norme ou en opposition avec elle, et que ce serait donc être authentiquement subversif. Cela peut aussi être l’inverse. Une telle attitude pseudo-subversive, qui ne subvertit rien du tout, peut au contraire contribuer à ratifier l'ordre tel qu'il est et les partages qu'il opère entre ceux qui ont des droits et ceux qui n'en ont pas. C'est donc une attitude intellectuellement et politiquement bien naïve, et au fond, bien conservatrice (et d'ailleurs, tous les conservateurs adorent ce pseudo-queer... qui va dans le même sans qu'eux). D’une part parce que l’on ne se situe jamais totalement en dehors de la norme et du droit (et croire le contraire est un illusion qui permet à l'ordre social et aux normes de se perpétuer). Et d'autre part parce qu'il va de soi que si la norme est enregistrée et stabilisée par le droit, travailler à modifier le droit peut contribuer à défaire l’étau de la norme. Combien de batailles se sont déroulées sous l’égide d’une revendication d’un droit : doit à l’avortement, droit à la contraception, qui étaient aussi des batailles contre des normes sexuelles. Cela me semble particulièrement flagrant dans le cas de la revendication du mariage et de la parenté.

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