Je voudrais avancer ceci : il est temps de recommencer.
De recommencer la théorie, de recommencer la politique, et donc de repenser les liens entre la théorie et la politique. Les repenser, c’est-à-dire les défaire sans cesse pour tenter, toujours, de les refaire différemment..
Je vais m’expliquer dans un instant.
Mais auparavant, je voudrais vous dire combien est grand mon plaisir d’être ici, ce soir, parmi vous, pour donner cette conférence inaugurale de
Il convient d’essayer de la réarmer. En réaffirmant, en tout premier lieu, que la théorie queer, si tant est que quelque chose existe qu’on puisse désigner sous ce nom unificateur, ce qui ne me semble pas du tout évident, et que la politique queer, et je reviendrai dans un instant sur ce qu’on peut ranger sous ce vocable, impliquent nécessairement un positionnement intellectuel et politique critique, et je dirais radicalement critique. N’oublions pas que le mot queer est d’abord un mot d’insulte, qui vise les anormaux, les déviants ! Et se le réapproprier engage à conserver quelque chose de cette signification au moment-même où la retourne pour la faire sienne, afin de faire une place, dans la théorie et dans la politique, à ceux qui étaient les destinataires de la profération injurieuse, et, par effet de proximité positionnelle, à tous ceux et toutes celles qui sont victimes de la violence des normes et des dominations. Il ne s’agit donc pas de chercher à établir un consensus, par le débat et l’échange, sur des points controversés, mais au contraire de s’installer sur des lignes de partage et de confrontation, et de les mettre en évidence, de les accentuer, d’en faire ressortir les enjeux. La théorie queer, la politique queer sont oppositionnelles ou ne sont pas. Et c’est la raison pour laquelle, si vous me le permettez, je serais tenté de contester le titre que vous avez donné à votre manifestation : Queer Week : la semaine du genre et des sexualités. Car il ne suffit pas qu’un discours théorique ou une pratique politique porte sur des questions de genre ou de sexualités pour qu’on puisse les qualifier de queer. Englober sous l’étiquette queer l’ensemble des discours et des pratiques qui portent sur le genre et la sexualité, c’est faire perdre à la démarche queer sa radicalité, ce qui doit rester sa radicalité si l’on veut que la démarche reste queer. Je me sentirais quelque peu gêné que le mot queer serve simplement à désigner une sensibilisation des futures élites politiques et économiques du pays aux questions de genre et de sexualités. La sensibilisation, l’éducation contre les discriminations de toutes sortes sont certes fondamentales, et j’y applaudis, mais cela ne dessine pas un programme très innovant, ni d’un point de vue théorique ni d’un point de vue politique. Et cet ajout au cursus pourrait bien n’être, finalement, qu’une sorte de supplément d’âme – d’âme démocratique, certes, et je m’en réjouis - à l’apprentissage du management politico-économique. Si l’on veut rester fidèles à une certaine impulsion critique, c’est du côté des gouvernés plutôt que du côté des gouvernants que nous devons situer. Je voudrais prendre un exemple, que vous considérerez peut-être comme trop directement polémique, et sans doute l’est-il, puisque l’une des définitions possibles du mot queer serait justement la polémique, la polémique menée contre les politiques mises en oeuvre ou envisagées au nom de principes qui doivent être contestés, même quand ils se présentent comme féministes ou comme inspirés par les exigences d’une lutte contre l’oppression ou les discriminations. Cet exemple, que je ne choisis pas au hasard, concerne les projets de prohibition de la prostitution, avec la pénalisation des clients sur le modèle de la loi suédoise (pénalisation qui entraîne des condamnations avec obligation de suivre des thérapies rééducatives) : c’est une mesure qui figure, je vous le rappelle, dans le programme du Parti socialiste. Vous pourrez donc avoir des gens qui se déclareront favorables à l’amélioration du Pacs, à sa célébration en mairie, qui joueront même les grand-e-s progressistes en se disant favorables – après avoir été, d’ailleurs, si longtemps et si brutalement hostiles au nom de la préservation de l’ordre symbolique– au droit au mariage et au droit à la parenté pour les couples de même sexe, qui pourront même venir participer à une queer week, mais qui s’apprêtent, s’ils arrivent au pouvoir, à promouvoir bientôt un féminisme d’Etat, un féminisme répressif, avec son arsenal de lois et de règlements, et le harcèlement policier et aussi psychiatrique qui ira avec, et que nous aurons à combattre, aux côtés des femmes et des hommes qui en seront les victimes. On connaît les conséquences de ce genre de lois : repousser les prostituées vers les parkings de banlieue, les exposer à la précarisation ou à la violence. Il serait tout de même préférable d’écouter les revendications des associations qui demandent que la prostitution soit reconnue comme un métier, avec les droits afférents : sécurité sociale, retraite... Mais il y a plus : l’anthropologue américain Don Kulick, dans l’étude qu’il a consacrée aux débats qui se sont déroulés au moment de l’instauration de la loi en Suède, a montré comment tous les discours qui ont proliféré à l’époque ont conduit à la fabrication d’une nouvelle catégorie de pervers, d’un nouveau type de personnage stigmatisé comme un déviant social qu’il serait important et urgent de rééduquer : le client de prostituée (tout ceci impliquant bien sûr une vision dans laquelle les prostituées sont des femmes et les clients des hommes – et des femmes victimes et des hommes prédateurs - alors que, évidemment, les prostitués sont aussi des hommes qui ont pour clients d’autres hommes ou qui ont pour clientes des femmes, car il y a évidemment des femmes qui paient des hommes… ou qui paient des femmes… Etc. (je dis etc., car je n’oublie pas les travestis, les transexuelles, les transgenres qui échappent à ce partage binaire des hommes et des femmes… et je me demande comment le Parti socialiste dans sa démarche puritaine, punitive et rééducatrice parviendra à se débrouiller avec toutes ces réalités, et avec la surveillance d’internet que cela devrait logiquement entraîner). En tout cas, ces nouveaux pervers, ces nouveaux déviants, ces nouveaux monstres même, et si j’osais je dirais ces nouveaux queer, que sont les clients promis au châtiment instaurés par le féminisme d’Etat, étaient décrits, pendant les débats suédois, dans un vocabulaire qui ressemble presque terme à terme au vocabulaire psychiatrique et policier du XIXe contre les invertis coupables de se livrer à une sexualité contre-nature. Dans cette démarche étatico-répressive, il est donc bien question de genre – les hommes et les femmes - et de sexualités, mais c’est précisément à une telle approche du genre et des sexualités qu’une théorie et une politique queer doivent s’opposer. Que certains et certaines tiennent à afficher leur souci de tolérance à l’égard des homosexuels pour mieux déplacer, dans le même temps, sur une autre catégorie, le regard pathologisant et le souci curatif ne m’apparaît pas – et n’apparaîtra pas aux cibles de cette loi annoncée – comme une avancée particulièrement émancipatrice, ni même simplement progressiste. De nombreuses féministes ne se reconnaissent nullement dans ce que la juriste Janet Halley a appelé, pour s’en dissocier avec force, le Governance Feminism, ce même féminisme qui veut interdire également, entre autres choses, la pornographie… En tout cas, le féminisme n’est pas un : il y a des féminismes. Dont les positions sur bien des points sont contradictoires entre elles, incompatibles entre elles. Et nous aurions tort de chercher à masquer les contradictions, les incompatibilités. Il est important de les porter au jour, et d’y être attentif en écoutant notamment ce que disent les associations de prostitués, ou les artistes et cinéastes femmes qui produisent des œuvres ou des images pornographiques, ou les femmes qui aiment consommer ces images. Ici, queer, voudrait dire parole, prise de parole de ceux dont les discours dominants parlent mais que ces mêmes discours dominants et officiels voudraient réduire au silence. Or, de silence, il n’y aura pas.
Ce sont là des défis que nous devons relever, intellectuellement et politiquement, et ces défis, et le désir de les relever pourraient bien définir un espace – sans contours précis et en tout cas installé à l’intersection, inévitablement conflictuelle et chargée de tensions, de plusieurs mouvements et foyers de problèmes et de problématisations – dans le cadre duquel de nouvelles perspectives théoriques et politiques pourraient se dessiner.
Si je définis ainsi la politique queer comme une politique oppositionnelle, articulée à des luttes minoritaires et à de multiples formes de résistance au pouvoir, je dois aussi remarquer que cette opposition, cette politique oppositionnelle s ‘adresse aux normes assujettissantes, et que celles-ci fonctionnent à des niveaux différents, dans des registres différents, et de manières différentes à une époque ou à une autre. C’est pourquoi je dois m’empresser de préciser que je n’entends pas verser dans un des ces discours stéréotypés de la vulgate queer, qui se croit ou se prétend subversive lorsqu'elle dénonce, de manière itérative et quasi obsessionnelle même – ce discours se résume souvent à cela, c’est du queer de parodie, ou du simili-queer - la normalisation du mouvement gay et lesbien ou ce qui est dépeint avec horreur comme l’homormativité qui s’exprimeraient notamment dans la revendication du droit au mariage ou dans celle de la reconnaissance juridique de formes familiales qui existent socialement et culturellement mais sont privées d’existence légale. Il est naïf est simpliste de croire qu’il y aurait, d’un côté, la norme et le droit et, de l’autre, la liberté sexuelle et que se situer en dehors du droit ou refuser toute forme de revendication qui fait appel au droit, ce serait se situer en dehors de la norme ou en opposition avec elle, et que ce serait donc être authentiquement subversif. Cela peut aussi être l’inverse. Une telle attitude pseudo-subversive, qui ne subvertit rien du tout, peut au contraire contribuer à ratifier l'ordre tel qu'il est et les partages qu'il opère entre ceux qui ont des droits et ceux qui n'en ont pas. C'est donc une attitude intellectuellement et politiquement bien naïve, et au fond, bien conservatrice (et d'ailleurs, tous les conservateurs adorent ce pseudo-queer... qui va dans le même sans qu'eux). D’une part parce que l’on ne se situe jamais totalement en dehors de la norme et du droit (et croire le contraire est un illusion qui permet à l'ordre social et aux normes de se perpétuer). Et d'autre part parce qu'il va de soi que si la norme est enregistrée et stabilisée par le droit, travailler à modifier le droit peut contribuer à défaire l’étau de la norme. Combien de batailles se sont déroulées sous l’égide d’une revendication d’un droit : doit à l’avortement, droit à la contraception, qui étaient aussi des batailles contre des normes sexuelles. Cela me semble particulièrement flagrant dans le cas de la revendication du mariage et de la parenté.
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