Je ne sais pas si je vais avoir assez de temps pour dire ce que je voudrais dire, et donc je vais à l’essentiel tout de suite : je me suis pas reconnu dans les termes du débat tels qu’ils nous ont été proposés au cours de ces deux derniers jours, tels que, plus généralement, ils nous sont proposés depuis quelques années
Avant de venir à Amsterdam, en regardant la version finale du programme de ce colloque, j’ai été pris d’une inquiétude : que va devenir la théorie queer, si elle en est arrivée à considérer désormais comme son principal ennemi le mouvement LGBT, accusé de tous les maux qui peuvent se décliner en « ismes » : homo-nationalisme, homo-néo-libéralisme, homo-colonialisme, homo-impérialisme… Et je suppose, aussi, d’autres « ismes », beaucoup d’autres mauvais « ismes »…
Au cours des années récentes – comme au cours de l’histoire du siècle dernier – tout ce qui s’apparente à la mobilisation LGBT a été inlassablement accusé, par les discours conservateurs et homophobes – de droite et de gauche – de détruire les normes sociales et symboliques, de défaire l’unité nationale, d’ouvrir la porte au mélange des classes et au cosmopolitisme sexuel et – avec la reconnaissance juridique des couples de même sexes – à la possibilité d’aider les immigrants irréguliers à obtenir des papiers, etc, etc.. Il m’est difficile de ne pas me sentir mal à l’aise en voyant le mouvement LGBT devenir à nouveau la cible de toutes les dénonciations possibles et imaginables, mais cette fois au nom d’un regard qui se veut critique, radical, et d’une politique qui se veut anti-oppressive… Je crois profondément, je ressens intensément – et qu’on me pardonne ce qui apparaîtra comme un propos violent, mais il y a sans doute beaucoup plus de violence dans les « ismes » que je viens de mentionner - qu’il serait urgent de tourner le dos à cette réduction de la théorie à un petit répertoire de slogans - des slogans d'ailleurs très académiques et grossièrement idéologiques et qui n'ont pas grand chose à voir avec la politique - que chacun répète à la suite des autres pour se donner le vertige de la radicalité ; à cette mutation aussi de la théorie en injonction normative (car il y a plus de normativité et même, si vous me permettez d’utiliser moi aussi des mots en « isme », de normativisme - le normativisme-queer, qui dérape souvent vers le stalinisme queer -, dans tous ces discours accusateurs que dans la revendication du droit au mariage, qui n’est pas une norme mais une possibilité pour certains de vivre comme ils l’entendent, comme ils le choisissent). Il est temps de laisser de côté cette sorte de sloganisation, qui risque très vite de transformer ce qui fut une pensée critique en une police de la pensée après s’être déjà transformée en une police des aspirations et des désirs des uns et des autres (ce qui est « bon » parce que « subversif », ce qui est « mauvais » parce que « conformiste »). C’est la condition pour pouvoir recommencer à penser, à produire des analyses, à réfléchir à la politique, à participer à la politique.
Qu’on me comprenne bien : je fais partie de ceux qui ont été horrifiés de voir les combats qu’ils ont menés au cours des vingt dernières années, et les combats que d’autres ont menés avant nous – et nous sommes en dette à leur égard – instrumentalisés par des discours étatiques, par des mesures étatiques destinés à stigmatiser les immigrés et notamment les immigrés dont les croyances, les valeurs, les modes de vies ou les manières de s’habiller sont liés à l’Islam. Et d’autant plus horrifié que ces discours étaient tenus et ces mesures prises, par des gens que nous n’avions pas connus particulièrement pro-féministes ni pro-gays auparavant, et qui, pour autant que j’aie pu le constater, ne le sont pas devenus beaucoup plus depuis… c’est-à-dire par tous ces gens contre lesquels nous nous battions et qui nous combattaient, nous insultaient. Horrifié aussi, de constater que certains secteurs du mouvement gay et lesbien ont commencé à répéter de tels discours et à définir leur identité et leurs combats dans les termes d’une défense de l’identité nationale menacée, appliquant ainsi à d’autres catégories le discours sur l’ennemi intérieur qui met en danger la Nation, la société et la culture qu’on leur avait appliqué auparavant.
Mais : puis-je me battre contre l'homophobie, la transphobie..., me battre pour la liberté sexuelle et pour le droit au mariage pour les couples de même sexe, dans mon pays où, contrairement aux Pays-Bas, à la Belgique, à l’Espagne, ce droit n’est pas encore acquis, pour le droit aussi des transgenres à se marier comme ils le désirent, pour le droit des malades du sida à pouvoir léguer à leur partenaire ce qu’ils veulent lui léguer, ou tout simplement le droit de le voir à l’hôpital même si la famille s’y oppose… etc. ; OUI, puis-je me battre pour tout cela… tout en luttant contre les politiques menées par le gouvernement de mon pays – et les gouvernements européens - dans le domaine de l’immigration, contre les politiques et les lois mises en œuvre à l’égard des immigrants ? La question, en réalité, est la suivante : puis-je lutter à la fois contre différentes formes de domination ? Il va de soi qu’il n’y a pas de lien direct, de lien nécessaire, entre la bataille pour que des formes alternatives de familles puissent être reconnues par le droit – et il y a sans doute ici plus de subversion que dans les appels incantatoires à la subversion, car subvertir le droit, c’est subvertir la norme que le droit impose comme norme et normalité tandis que ce qui nous est présenté comme « subversif » ne subvertit rien du tout, mais ratifie l’ordre tel qu’il est – et les politiques qui stigmatisent les immigrés. L’un n’entraîne pas l’autre comme une conséquence automatique. Je peux me battre pour le droit au mariage des couples de même sexe, ET pour le droit de vote des immigrés, tout en sachant d’ailleurs que, si les immigrés ont le droit de vote, il est fort probable que ceux qui sont musulmans voteront, comme ceux qui pratiquent d’autres religions, contre les candidats qui soutiendront l’idée de mariage gay. Il m’est arrivé de participer à des manifestations contre la guerre en Irak, et je sais que, à ce moment, je me trouvais au milieu de gens qui m’auraient chassé brutalement du cortège si j’avais donné la main à mon partenaire. A l’inverse, il m’est arrivé d’aller à la Gay Pride, et il est fort probable que j’y côtoyais des gens qui votent à droite, et même à l’extrême-droite, des gens qui sont racistes, ou qui tiennent des discours contre les immigrés. Dois-je choisir l’une ou l’autre de ces actions politiques ? Ou m’abstenir dans les deux cas ? Tout mouvement, tout énoncé qui pose un problème dans l’espace public, dans le champ politique, laisse inévitablement de côté d’autres problèmes, ou même se construit contre d’autres problèmes. Il n’y a pas de politique pure ! Il n’y a pas de politique sans restes. Nous devons le savoir.
D’ailleurs, je dois préciser que, au cours de cette manifestation contre la guerre en Irak dont je viens de parler, j’ai quitté le cortège quand certains manifestants ont commencé à crier « Mort aux Juifs ». Il y aurait peut-être un autre « isme », l’antisémitisme, à ajouter à la liste précédente, mais évidemment, celui-là imposerait de remettre en question les lignes de clivage trop simples et trop univoques que certains se complaisent à installer. Je crains qu’il y ait des mauvais « ismes » de part et d’autre, des mauvais « ismes » partout.
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Je crois que l’impasse dans laquelle nous sommes et qui a amené à l’organisation de ce colloque tient au fait que nous avons une conception trop homogène du temps politique, disons une conception hégelienne et synthétique de la temporalité, ce qui nous conduit soit à penser en termes de convergence des luttes, d’alliance des minorités, soit en termes de choix exclusif d’une lutte au détriment des autres ou contre les autres. Nous devrions peut-être penser la politique en termes d’hétérogénéité, c’est-à-dire en termes de temporalités plus ou moins juxtaposées : chaque question, chaque mouvement, chaque mobilisation se développe selon sa temporalité propre, spécifique, et nous devrions plutôt affronter les problèmes qui se posent à nous en termes d'une possible inscription de soi-même, comme sujet de la politique, dans plusieurs temporalités, hétérogènes les unes aux autres, même si elles se produisent dans la simultanéité, et qui ne convergent pas nécessairement ou qui ne peuvent converger que très rarement (bien sûr, je soutiens les convergences quand elles s'annoncent ; je les chéris quand elles se produisent ; mais les intersections, et même l'intersectionnalité en une même personne, se sont jamais simples à établir et jamais faciles à mettre en oeuvre : les tensions et les contradictions sont toujours fortes, et peuvent aussi s'avérer paralysantes; la divergence guette toujours).
Ce qui revient à dire qu'il nous faut renoncer aussi bien à penser en termes de convergence des luttes qu’à penser en termes de choix exclusif d’une lutte au détriment des autres. Je me demande si l’idée marxiste d’une union des luttes, d’une totalisation des luttes ne hante pas la pensée radicale d’aujourd’hui, et notamment, de manière sans doute très paradoxale, la théorie queer ? Ce qu’on voit par exemple, lorsqu’est exclu du champ de la politique radicale et même de la politique émancipatrice tout ce qui ne se donne pas pour objectif d’affronter le capitalisme ou le néo-libéralisme et qui se trouve alors ramené à être complice du néo-libéralisme et du capitalisme (avec de telles catégories de pensée, la lutte des femmes pour le droit à la contraception et à l’avortement se verrait condamnée !). C’est pourtant l’une des leçons que l’on doit retenir de Foucault : désindexer la pensée et la pratique politiques de l’instance économique et de l’idée d’un renversement global du système. Mais aussi désindexer la pensée et la pratique de l’idée qu’il y aurait un lieu unique ou un lieu privilégié de la politique, et donc un acteur unique ou un acteur privilégié de la politique, transformé en figure imaginaire, mythologique, de l’histoire, les autres acteurs et les autres luttes étant dès lors considérés comme secondaires, ou même toujours coupables ou suspects de ne pas plier leurs démarches à la préséance de cet acteur privilégié et de cette lutte principale. Et si attaché qu’on soit à la lutte contre la stigmatisation des immigrés, et au combat pour les droits des immigrés, il serait contre-productif de considérer aujourd’hui les « immigrés » comme la théorie marxiste considérait hier les « ouvriers », c’est-à-dire comme le groupe social auquel toute politique devrait nécessairement se référer, comme le point de vue à partir duquel on regarde la politique. Ce qui risque toujours, bien sûr, de laisser croire que le point de vue de celui ou celle qui parle (souvent de loin et de haut : depuis le surplomb de la chaire académique) de la classe ouvrière ou des immigrants nous donne réellement le point de vue des ouvriers ou des immigrés eux-mêmes. Et puisque je parle des ouvriers et des immigrés, je tiens à souligner à quel point les questions posées ici pendant ces deux jours sont analogues à celles qui concernent ce douloureux problème du vote à l’extrême-droite d’une partie des classes populaires qui votaient autrefois à gauche, mais qui se sentent menacées par l’immigration. J’ai tenté de réfléchir sur ce point dans mon ouvrage récent : Retour à Reims. J’y insiste sur le fait que si l’on ne tient pas compte des expériences vécues, ou de la perception que les gens ont de leurs expériences vécues, si on se refuse à prendre en considération ce qu’ils disent à propos de ce qu’ils vivent, si l’on ne tient pas compte de leurs souffrances et de leurs peurs, il y a fort à parier que la réalité déniée, ou les sentiments ignorés ou repoussés de cette manière feront retour sur la scène sociale et politique sous la forme d’un vote pour l’extrême-droite : et de même qu’on a vu nombre d’ouvriers voter pour l’extrême-droite en revendiquant le racisme dont on les accusait, on va voir, ou on a déjà vu, nombre de gays qui votaient à gauche voter pour la droite ou l’extrême-droite eux aussi, et reprendre à leur compte ce qu’on leur impute. Le résultat sera alors de pousser les gays vers des contrées idéologiques où on leur reproche d’être déjà. Irai-je jusqu’à affirmer que la pensée pseudo-radicale et la dérive nationaliste ou raciste sont solidaires l’une de l’autre à l’intérieur d’un même paradigme idéologique ? Sont des adversaires complices ? Des ennemis complémentaires ? En tout cas, notre tâche est de défaire ce cadre idéologique avec ses positions figées, et non de le consolider.
Il y a assurément une performativité du discours politique, de l’action politique : il n’y a pas de réalité plus vraie qu’une autre, et donc pas de lutte plus vraie qu’une autre. Ce sont les discours, les théories, les mobilisations qui font apparaître les catégories et les découpages du monde social et politique, et qui organisent la réalité du monde social. Et c’est pourquoi le pouvoir apparaît quand une résistance se fait jour. Et en ce sens – en ce sens seulement, bien sûr -, je serai tenté de dire que la résistance précède le pouvoir. La multiplication des foyers de résistances multiplie sans doute les pouvoirs. Mais il ne nous appartient pas de réunifier ces pouvoirs en imaginant que la résistance est ou doit être une, et il ne nous appartient pas de dire quelle est la vraie lutte et quelles sont les luttes secondaires, ou les mauvaises luttes. Il nous appartient plutôt de nous situer sur les points de friction et de confrontation, sur les lignes d’affrontement. Mais il est fort probable que chaque résistance à un pouvoir porte en elle-même la potentialité ou l’actualisation d’un nouveau pouvoir qui s’oppose à d’autres résistances. Ce qui implique qu’il nous faut nécessairement critiquer les mouvements que l’on soutient : par exemple critiquer radicalement l’homophobie qui existe dans des populations que l’on soutient quand elles se battent pour leurs droits ; et critiquer le racisme ou le nationalisme de ceux que l’on soutient également, par ailleurs, quand ils se battent eux aussi pour leurs droits et leurs libertés. Sans avoir à choisir entre l’un et l’autre de ces combats, et donc sans avoir à taire l’une ou l’autre de ces critiques. Comme le disait si justement Edward Saïd pour définir le rôle des intellectuels vis-vis des luttes dont ils sont partie prenante : « Pas de soutien sans critique, pas de critique sans soutien ». S’il y a plusieurs luttes, il y a plusieurs soutiens, et s’il y a plusieurs soutiens, il y a plusieurs critiques.
Peut-on néanmoins penser ensemble la multiplicité des modes de dominations et de résistances : domination de classe, domination de race ou de statut à l’intérieur d’une nation, domination d’un sexe sur un autre ou les autres, d’une sexualité sur une autre ou les autres, etc. ? Sachant qu’on peut-être du côté des dominants et de la perpétuation de la domination dans un domaine tout en étant du côté des dominés dans un autre, et vice versa. Je serais tenté, non pour unifier la théorie, non pour unifier la politique, mais pour essayer de penser ce qui peut constituer le point commun à différentes formes de domination, de proposer d’articuler la réflexion autour de la question des frontières : celle, par exemple, à la fois culturelle, sociale, politique et juridique, qui sépare, au sein d’un même pays, les nationaux de la nation et les non-nationaux de cette nation, et les enfants de ceux-ci, toujours considérés comme n’étant pas vraiment des nationaux, même quand ils ont par le droit du sol la nationalité du pays où ils vivent. Ou bien celle, également historique, politique, juridique qui sépare les individus, les couples, les familles qui sont considérées comme « légitimes » de ceux qui sont considérés comme « illégitimes » ou « pathologiques » et qui sont victimes de discriminations juridiques ou sociales, au nom, notamment des catégories homophobes du discours psychiatrico-psychanalytique sur la différence des sexes comme fondement de l’ordre symbolique et de l’ordre social. Les frontières sont nombreuses : autour de nous, et aussi en nous. Notre tâche est, sinon de réussir à la effacer, du moins à en amoindrir la netteté, et la violence. … C’est-à-dire que nous devons travailler à défaire les frontières juridiques, politiques ou psychiques telles qu’elles sont façonnées par l’Etat, par la pensée de l’Etat - l’Etat en tant que Nation, mais aussi l’Etat en tant que défenseur de la reproduction de l’ordre familial hétéronormatif - , et en même temps nous devons nous appuyer sur l’Etat dans une autre de ses fonctions historiques, celle de garantir les libertés et les droits des individus et des groupes. Combattre l’Etat comme instaurateur de frontières tout en promouvant une idée de l’Etat comme garant de l’universalité des droits, me semble être le double enjeu à partir desquels nous pouvons construire nos problématiques et nos actions.
Cette politique des frontières – je veux dire : de lutte contre les frontières - ne pourra évidemment que déboucher sur une multiplication des frontières visibles, perçues, éprouvées comme des limitations et donc des combats à mener contre l’oppression et pour l’émancipation… Ne le déplorons pas ! Combattons…