Lecteur de Nizan

Je publie ci-dessous le texte d'un entretien, "Didier Eribon, lecteur de Paul Nizan" réalisé par le Groupe interdisciplinaire d'études nizaniennes dans le cadre de leur enquête sur "Les lecteurs de Paul Nizan" :

- Quelles ont été vos premières rencontres avec l’œuvre de Nizan ?

J’ai découvert Nizan, comme c’est le cas de tant d’autres lecteurs, par la préface de Sartre à Aden Arabie. Quand j’étais lycéen, j’avais développé une véritable passion pour l’œuvre de Sartre. Il n’est donc pas surprenant que j’aie acheté Aden Arabie, dans la Petite collection Maspero, qui rendait alors accessibles tant d’ouvrages importants, pour lire le texte de Sartre, et pour lire l’auteur qu’il avait tenu à présenter. J’ai conservé ce vieil exemplaire : l’achevé d’imprimer indique « Décembre 1970 ». J’imagine donc que c’est peu après cette date que je suis entré en contact avec ces textes : j’avais 17 ans. Et pour le jeune homme révolté que j’étais, le choc a probablement été grand : et celui provoqué par la magnifique préface de Sartre, et celui provoqué par le récit de Nizan. Je ne suis pas tout à fait certain, d’ailleurs, que, à l’époque, j’aie nettement dissocié les deux. C’était un seul livre, pour moi. De nombreux passages y sont soulignés (à l’encre rouge !). Ce ne sont peut-être pas ceux qui retiendraient mon attention aujourd’hui. Par exemple, ces quelques lignes, à la page 155 : « L’heure me presse de détruire et de dénuder ces mannequins de peau, d’ossements et de calculs que je prenais pour d’invincibles démons. C’est le moment de faire la guerre aux causes de la peur. De se salir les mains […] La fuite ne sert à rien. Je reste ici : si je me bats, la peur s’évanouit ».

Par la suite, j’ai lu tout ce qui était ou devenait disponible : Antoine Bloyé, La Conspiration, Le Cheval de Troie…. Mais le texte qui m’a le plus marqué, c’est – bien sûr - Les Chiens de garde : la mise en question de la philosophie bourgeoise et, peut-être plus encore, la critique radicale de la déréalisation du monde social qu’opère le discours philosophique et universitaire. Au moment où j’entreprenais des études de philosophie, dans une atmosphère confinée, comme je l’ai raconté dans Retour à Reims, avec des enseignants qui semblaient n’avoir aucun rapport avec aucune forme de vie, qui enseignaient des choses qui n’avaient aucun rapport avec le monde réel, le pamphlet de Nizan devint vite pour moi une sorte de bréviaire (et une planche de salut, qui me permettait de supporter la situation). Mais c’était aussi une manière de me mentir, de m’illusionner, de me grandir en me comparant à Nizan : car ces gens n’avaient rien à voir avec ceux qu’attaque Nizan ! La vérité, est qu’ils étaient incapables d’enseigner quoi que ce soit… Et donc, que je n’étudiais rien… Du moins avec eux… Ce que j’appris de la philosophie, je me l’appris seul.

- Et aujourd'hui, comment s'articule votre intérêt pour Nizan ?

Pendant que je travaillais à Retour à Reims, j’ai relu Antoine Bloyé, et j’ai lu les textes rassemblés dans le recueil de ses articles littéraires et politiques, que je ne connaissais pas. Dans Antoine Bloyé, la question de l’ascension sociale, celle de la « trahison » de classe est posée avec une grande acuité : j’ai d’ailleurs écrit plusieurs pages à ce sujet, dans lesquelles je critiquais l’interprétation trop psychologisante de Sartre. Je les ai supprimées de la version finale car elles m’ont semblé quelque peu extérieures au livre ; elles en ralentissaient la lecture. Je n’ai gardé qu’une brève référence au roman.

Dans le recueil, j’ai été frappé par l’article qui s’intitule « Secrets de famille », et par la beauté violente de certaines phrases de celui-ci : « Les hommes desquels je procède ne commandaient point : ils étaient éternellement commandés et conseillés, redressés et avertis par des patrons, par des prêtres, par des magistrats et par des officiers ». Ou encore : « Quand mon père avait quinze ans, il n’allait pas en vacances sur les plages comme je le fis avec son argent. Mais il faisait des journées de quatorze heures aux Chantiers de la Loire. A l’âge où je me faisais des scrupules à cause de la philosophie de M. Bergson, il parlait dans la cour d’une usine sur la nécessité de faire grève ». Il m’est difficile de restituer pleinement l’écho que ces éclats de colère ont fait résonner en moi. Comme Nizan « je fus candidat à la bourgeoisie », ne serait-ce que par l’adhésion à la culture, à la culture légitime, qui fait de vous, et avec votre consentement, l’un des leurs… Ai-je réussi à être, comme lui, « un mauvais exemple », « un bourgeois qui trahit la bourgeoisie au moment même d’y pénétrer» ? Je l’espère. Je m’y efforce en tout cas.

Propos recueillis par Renaud Quillet