Bourdieu et la pensée de gauche aujourd'hui

Je publie ici mes réponses au journal norvégien Klassekampen (dossier spécial sur Pierre Bourdieu, paru dans l'édition du samedi 21 janvier 2012).

Comment peut-on qualifier l'héritage intellectuel qu'a laissé Pierre Bourdieu à la France lors de sa disparition il y a maintenant dix ans?

C’est un héritage considérable. On le retrouve aujourd’hui dans tous les domaines de la recherche mais il est également très présent dans la réflexion sur la politique. Il faut rappeler que Bourdieu a été insulté tout au long de sa vie, et tout particulièrement au cours des dernières années de celle-ci, et même diffamé, et parfois en des termes assez délirants, d’un bout à l’autre de l’espace politique et intellectuel. Et je pourrais même dire qu’on peut mesurer sa grandeur au nombre d’insultes qui lui ont été adressées. La force corrosive de sa pensée, la fécondité de sa démarche et des outils qu’il a forgés ont bousculé la routine universitaire et la routine politique et cela lui a valu beaucoup d’ennemis. Mais cela n’a jamais empêché son travail d’être utilisé et de produire des effets dans tout le champ intellectuel et dans tout le champ politique (pas celui des partis, bien sûr, mais celui des mouvements sociaux, des mobilisations, des luttes, des associations…). Et dix ans après sa mort, il apparaît aux yeux de tous qu’il pourrait bien être le penseur crucial de la situation dans laquelle nous sommes. L’écho que rencontre en ce moment la parution de son cours au Collège de France sur l’Etat suffit à le montrer. Nous avons besoin d’une pensée critique, radicalement critique. A cet égard son œuvre constitue une mine d’or, où nous pouvons inlassablement puiser.

Comment Pierre Bourdieu vous-a-t-il inspiré en tant que chercheur en sociologie?

Tous mes livres ont été marqués par l’influence qu’a exercée sur moi la pensée de Bourdieu, même si je l’ai toujours utilisée de manière assez libre. Dans Réflexions sur la question gay ou dans Une morale du minoritaire, j’ai essayé de construire une théorie sociale et non-psychanalytique de la constitution des subjectivités et des identités et je me suis évidemment inspiré de la notion d’habitus qui est centrale chez Bourdieu. Je me suis beaucoup attaché à décrire le sentiment de la honte tel qu’il est inscrit dans les corps et les cerveaux des groupes d’individus que l’ordre social, l’ordre sexuel, l’ordre racial etc. travaillent inlassablement à stigmatiser ou à inférioriser. D’où l’importance que j’ai donnée à la notion d’injure : non seulement celle que l’on reçoit directement, et qui vous blesse, et vous épingle en vous assignant à une catégorie, à une place dévalorisée, mais aussi l’injure au sens plus général de structure de domination et d’infériorisation qui établit et maintient les hiérarchies. C’est pourquoi l’injure – la nomination injurieuse, le monde social comme structure injurieuse – a un rôle constitutif dans la fabrication des identités et des subjectivités. Plus récemment, dans Retour à Reims, qui porte sur mon parcours de transfuge de classe, j’ai insisté sur ce qu’il faut bien appeler la reproduction sociale et les destins sociaux. Et donc sur le rôle que remplit le système scolaire dans cette reproduction (avec l’élimination rapide ou progressive mais quasi inéluctable des enfants des classes populaires). En fait, les grandes difficultés qui peuvent exister entre des parents et leurs enfants (et entre les enfants entre eux) tiennent souvent au rapport différent qu’ils ont entretenu avec le système scolaire et à la durée plus ou moins longue pendant laquelle les uns et les autres l’ont fréquenté. Il faut donc remplacer l’Œdipe par l’Ecole et l’apprentissage culturel.

L'action de Pierre Bourdieu, que ce soit dans le domaine de la sociologie ou de la politique, a toujours été ancrée dans un temps et un espace sociaux particuliers. Ses idées sont-elles toujours exportables à un autre lieu (géographique) et à un autre temps, ou bien risquent-elles de se retrouver dépassées au bout d'un certain temps?

Je crois que Bourdieu a toujours eu conscience – et je dirais même qu’il a eu de plus en plus conscience au fil des années – de la nécessité de mener des recherches à l’échelle internationale, et d’entreprendre des combats également à l’échelle internationale. Ses analyses qui s’appuient en effet souvent sur un matériau français se sont toujours efforcées d’en dégager des enseignements théoriques généraux, et dont la pertinence et la validité dépassent le contexte de leur élaboration. Ses analyses sur le système scolaire, sur la dynamique de la structure sociale fondée sur le maintien des écarts distinctifs, sur le rôle de la culture légitime et des diplômes comme instances de légitimation de la domination sociale, sur la dépossession culturelle et donc politique dont sont victimes les dominés, sur la « souffrance sociale » et la « misère de position », etc., tout cela me paraît avoir une validité transnationale. Pour ce qui est de la politique, il a beaucoup insisté sur l’urgence de réfléchir et d’agir à l’échelle européenne, d’où ses appels réitérés à la construction d’un mouvement social européen, dans la mesure où les luttes à l’intérieur de tel ou tel pays ne pouvaient devenir réellement efficaces que si elles se liaient à celles qui se développaient ailleurs. Et il était particulièrement inquiet de la domination mondiale, économique et symbolique, des Etats-Unis, avec notamment l’exportation d’un modèle néo-libéral destructeur et même dévastateur pour l’ensemble de la planète. Il faut relire ses deux petits volumes intitulés Contre-feux 1 et 2 ! Tout est déjà là.

On a reproché à Bourdieu d'être un théoricien du déterminisme social. Que peut-il apporter à l'Europe en crise d'aujourd'hui?

Je crois qu’on ne peut pas construire une pensée politique critique et radicale si on ne la fonde pas sur le principe du déterminisme, et donc sur l’analyse minutieuse et répétée des mécanismes sociaux qui façonnent et perpétuent les inégalités. On le voit bien quand on examine ce phénomène terrible et inquiétant qu’est la montée de l’extrême-droite dans de nombreux pays d’Europe : c’est lié, en grande partie, comme je l'ai souligné dans D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française puis dans Retour à Reims, au fait que la pensée de gauche a cessé de penser en termes déterministes. La gauche française, par exemple, s’est convertie à une conception bourgeoise et droitière du monde social, avec au cœur de son discours une pensée de la « liberté » ou de « l’autonomie » individuelle et donc de la responsabilité des individus dans ce qui leur arrive. C’est comme si on pouvait combattre la violence sociale qui s’abat sur des populations entières par de bons sentiments et de bonnes résolutions moralisantes. Toute idée de déterminisme social a disparu et avec elle toute idée de domination, d’oppression, d’antagonismes de classe, de conflictualité sociale, de luttes sociales. Et donc les luttes apparaissent comme des aberrations ou des pathologies qu’il faudrait soigner et guérir dans une sorte de grande réconciliation harmonieuse de tous avec tous dans un « monde commun ». D’où les slogans absurdes qui reviennent comme des litanies sur la nécessité de « vivre ensemble », de « faire société » ou « refaire société », etc. Comme si le problème n’était pas la violence sociale omniprésente, mais un délitement du lien social qu’il conviendrait alors de restaurer à l’aide de bonnes paroles sur la « réciprocité ». Ce qui ne veut strictement rien dire, et ce qui explique évidemment que tous ceux pour qui ce genre de discours n’a aucune signification, ou pour qui la signification est très clairement de les renvoyer à l’impuissance et au silence, et qui veulent manifester leur colère contre les ravages que la crise économique répand dans leurs vies quotidiennes, soient amenés pour exprimer cette colère à se réfugier dans une abstention systématique ou à voter pour l’extrême-droite. Penser les déterminismes , les mécanismes par lesquels la violence sociale s’exerce, et ne cesse de s’exercer et de recommencer à s’exercer, c’est se donner les moyens de penser ce que peut être la résistance et ce que peuvent faire les luttes. Et c’est se donner les moyens de réinventer une gauche digne de ce nom à l’échelle européenne et internationale.

Propos recueillis par Sandra Lillebo